Maman

Le vent se lève.

Je suis un homme à découvert, armé !
Je cherche ma maman dans un bordel.
Je suis violent et impatient
Maman est où ?

Si je trouve qui tient la boîte
Ses dents
Son corps
Sa tête
Tout cela sera broyé
Réduit en miette

La justice sera mon corps
Impassible droit et violent
Et demain                     
Je viendrai dormir
Dans tes bras
Sous toi
Au chaud
D’être aimé

Près
Tout près
Incorporé.

Je viendrai
Tout petit
dans ta main
Pour te voir
Te toucher
T’embrasser
Plus fort encore

Te serrer
Mon aimé
Mon moi

Etre à toi
Dans l’air
Que tu respires
Sous ta domination


En toi, bien aimé
Je serai
Ton ciel
Bleu nuit
Bleu ciel

Je viendrai
Sans habit
Sans langage
Sans histoire
Invisible comme l’air
Et nous serons qu’un
Un cosmos
Un univers

La nuit passe (…)

Le matin, mon aimé
Tu dessines sur mon dos
Les ailes incroyables
Du papillon

Le vent souffle
Il m’emporte
Je vole
Je vis
Je t’aime



              

Jérémiades



Dieu se dit dans le verbe, par écrit il laisse des traces de son amour et de ses exigences. En ce sens on comprend le rapport de l’Israël antique à ses prophètes, poètes mystiques des plaines de Canaan. Ce peuple religieux a eu un lien, au livre, à la langue et donc à la culture fondamental, puisqu’il était lui même Dieu se disant. Dieu se disant sous toutes les formes, polyglotte. Le désir de l’écriture était donc une expression prophétique, écrire que ce soit sur le sable, une peau, une mémoire ; et un Jérémie, prophète du peuple en déroute devait bien avoir un écritoire pour figer ses suppliques, suppliques reprises ensuite par le peuple qui derrière son poète implore.

Cela pour dire un rapport à la langue.

On a retrouvé cet amour de la langue en France et par extension en Europe avant le Grand Chambardement. Le poète ne disait plus alors la fidélité de Dieu à son peuple, mais l’amor, l’amour polymorphe, la souffrance et la gloire de l’homme, visages de son Christ. Le Christ s’est dit dans nos poètes, il s’est dit radieux, crucifié, fragile, errant sans toit, prince de paix, seigneur des armées, sage et fou. La France a revendiqué très tôt un statut de nouvel Israël, celui de fille aînée de l’Eglise l’encourageant : c’est la témérité de l’amour et du désir, bel et fort orgueil du royaume. Les sans-cullottes dans leur aveuglement avaient bien saisi ce programme politico-religieux qui décapitèrent les rois de Juda et d'Israël, immenses piliers de la façade de Notre Dame, avant que les intellectuels dans le même mouvement ne décapitassent la monarchie Franque.

Cela pour dire un rapport au temps.

Juda est dispersé, Israël est en esclavage, exilé en de riches citées sacrifiant aux idoles, le peuple élu a oublié son Dieu mais Lui n’oublie pas, alors Il redresse son peuple à coups de marches, d’humiliation, d’invective, d’harangues  prophétiques. Si l’on veut bien accorder à l’histoire humaine une logique (pour cela il suffit de la reléguer au phénomène d’évènement naturel et toute histoire naturelle a une logique de croissance), disons alors que prendre l’Histoire Humaine comme Surnaturelle serait enfoncer une porte déjà ouverte… Comment entendre aujourd’hui les signes des temps ? « Tu m’a livré à mes ennemis, autour de nous décadences, le bien n’est pas aimé et le mal règne, tes enfants sont livrés en pâture aux chacals, ils ont profané ton sanctuaire et insulté ton Nom, le puissant piétine la veuve, mais Toi Seigneur, tu te souviens de ton amour. »

Cela pour dire un rapport a l’espérance.

Pourquoi faudrait-il baisser la tête ou se taire ? Le pays est en ruines, soit. Cependant, tant qu’existe une prière dans un petit coin de France, dans tous les petits coins de France, la victoire est acquise. Que pourrions nous craindre ? Rien. C’est pourquoi aussi nous pleurons et rions dans un même mouvement, ils peuvent saccager, salir, ce ne sera qu’un peu de poussière que balaiera le temps. Bien sûr nos espoirs seront déçus, les juifs au faîte de leur histoire voulurent couronner le Christ, il s’est enfui, ils l’ont même cloué au poteau pour finir, c’est une leçon à méditer. 
Nos espoirs seront déçus car nous savons mal espérer, c’est simple. 
Notre Espérance sera victorieuse car elle vient toujours vers nous, c’est beau.

Tout cela pour dire l’Ordre. 

Les Happy Few de Bienheureuse Décadence.





Dans la posture de l'équilibrisme mystique, reposant à la fine pointe du paradoxe et du mauvais genre, qui sont les délicieux esthètes qui régalent ces lignes d'un humour qui ne fait rire qu'eux ?
Décadents, il ne connaissent pas comme leurs pères des centaines de vers classiques ou parnassiens, ni le grec et le latin, ni ces équations ludiques qui remplissent des livres, ils ne jouent pas comme leurs mères au bridge, ni au clavecin, ni à la harpe, ni ne connaissent par leurs noms les herbes de nos campagnes ou les peintres des églises romaines. Non, décadents, ils ne connaissent plus rien, ils ont oublié. C'est pourquoi ils sont bienheureux, se réjouissant des discussions que soliloquent âme et cerveau, se perdant au beau milieu de rêveries des jours durant, et leurs cœurs rythmant leurs actes au fil d'une ininterrompue action de grâce. Et ils aiment à rire.
Décadents, ils ont toujours quelques boîtes d'ivoire ou d'argent, tenues d'une arrière grand-mère, où reposent, dans l'attente de ces rares nuits où la lune ouvre les portes du sens, de dangereuses drogues, herbes rares, champignons des forêts archaïques, hydrocarbures savamment agencés, mais aussi de nombreuses fioles d'eau de feu, Esprit des Fruits et puis dans des caves, d'anciens vins de Bourgogne destinés à être bus sans aucun aliment. Oui, bienheureux encore, perdus sur les cimes de l'esprit, buvant à la source jusqu'à l'ivresse, puis descendants aux abîmes, ils scrutent les tréfonds de leurs êtres. Ils ont appris là qu'ils étaient vraiment fait de la glaise et du souffle de dieu. Les rites barbares sont pour eux empiriques. Et ils aiment à rire.
Décadents, ils ne portent que de fines étoffes, laines écossaises, soieries lyonnaises, bottes alsaciennes, puis se réduisent, pour rendre hommage à la vérité, à l'état de mendiants, délaissant l'eau sous toute ses formes pour de longs mois, laissant leurs beaux habits aller en guenille et les insectes y loger. Pris entre les mouvements de ce métronome ils sont bienheureux car c'est la meilleure part que celle qui n'est pas tiède. Et ils aiment à rire.
Décadents, ils trahissent les espoirs que l'on a mis en eux. Ils trahissent aussi les idéaux qu'ils chevauchèrent par manie du Jeu et de la Méthode. Ils trahissent le bon sens en restant fidèle à leur folie. Bienheureux, oui, ils sont des enfants. Et ils aiment à rire.
Bienheureuse Décadence car les ruines de notre monde sont les prémisses d'une aube nouvelle, car il est juste que le désordre chute, car l'espoir du chaos est salutaire et salutaire la joie.